Pour une philanthropie internationale francophone ambitieuse

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Charles Sellen[1]

 

Une philanthropie internationale dominée par les Anglophones

L’univers de la philanthropie, entendue comme l’engagement privé volontaire au service du bien commun (Payton & Moody, 2008), est historiquement dominé par les pays de langue et de tradition anglophones. Cette situation résulte d’une foi dans les mécanismes de marché et dans la liberté absolue d’enrichissement de l’individu avec, en contrepartie, l’obligation morale de rendre (give-back) à sa communauté d’appartenance (université alma mater, lieu de résidence, pays d’origine, etc.) une partie des fruits de son succès. La communication autour de ces largesses est démonstrative, parfois théâtrale, avec moult classements annuels. Elle présente néanmoins la vertu d’une pédagogie populaire pour prêcher la culture du don dans toutes les strates du corps social. La générosité est également étudiée dans les universités comme une véritable « science » avec de nombreux laboratoires de recherche.

Des Francophones en ordre dispersé

La philanthropie existe bien sûr aussi dans le monde francophone. Elle y est cependant plus discrète et apparaît moins vivace. Ses acteurs y sont encore trop atomisés, dispersés, sous-valorisés. Il conviendrait de remédier à cet état de fait en les aidant à s’identifier, se connecter, se regrouper, se mettre en valeur pour mieux porter leur message.

Si les ONG francophones ont depuis longtemps démontré au monde leur savoir-faire et leur audace (à l’instar des fameux « French Doctors » nobélisés en 1999), les fondations francophones actives à l’international demeurent peu nombreuses et peu visibles. Elles détiennent toutefois un pouvoir d’interpellation de la communauté internationale, qu’elles pourraient exploiter davantage.

Du côté des individus, la philanthropie des diasporas deviendra une ressource majeure pour l’atteinte des Objectifs de Développement Durable (ODD) dans les 15 prochaines années et les nouvelles technologies de transferts de fonds y joueront un rôle capital. La pleine mobilisation de ce potentiel philanthropique suppose cependant un aménagement des règles juridiques et fiscales entre pays de départ, de transit et d’arrivée des flux de générosités. Nous, Francophones, pouvons et devons contribuer à cette harmonisation entre nos pays.

Les très-riches appelés à montrer l’exemple

Dans l’univers anglo-saxon, la quasi-totalité des personnes fortunées prodiguent des libéralités, soit en direct au tissu associatif, soit en créant leur fondation familiale pour agencer ces activités caritatives. Aux Etats-Unis, 91% des High-Net-Worth-Individuals (personnes disposant d’un patrimoine de plus d’1 million USD à investir) ont des activités philanthropiques (Osili et al., 2016). En France, seuls 14% des ménages les plus aisés (patrimoine supérieur à 1,3M€) déclaraient un don à l’administration fiscale en 2015 (Observatoire de la Philanthropie, 2018). Cette générosité privée relativement moins dynamique chez les Francophones se retrouve au Québec, par rapport aux provinces anglophones du Canada. Les locuteurs de la langue de Molière semblent donc avoir à cet égard une importante marge de progrès. Un potentiel d’autant plus grand que le nombre de millionnaires est en constante augmentation, ainsi que le volume de leurs patrimoines, et que les aires francophones bénéficient pleinement de cette expansion.

Or, parmi les très-riches Francophones, aucun – hormis la notable exception de Pierre Omidyar, fondateur d’eBay, citoyen américain né à Paris – n’a signé à ce jour le Giving Pledge, un manifeste d’appel à la philanthropie lancé en 2010 par Warren Buffet et Bill Gates qui ont promis de donner de leur vivant la majorité de leur fortune à des causes caritatives. A ce jour, plus de 180 homologues les ont rejoints. Il n’est certes pas nécessaire de signer cette promesse pour être un grand philanthrope « à la française » (Rozier & de Laurens, 2012) mais l’absence de Francophones parmi ce mouvement pose toute de même question…

Aucun Allemand non plus n’a prononcé ce vœu médiatique. Mais la tradition parmi les grandes fortunes d’outre-Rhin, très respectée, est de donner environ 10% de sa richesse dans la plus grande discrétion. Le souci de retenue dans la communication autour du don, par opposition à un étalage perçu comme vulgaire, est un trait commun des mécènes dans toute l’Europe (Wiepking & Handy, 2015). Toutefois, un engagement qui reste complètement inconnu demeure forcément inexistant aux yeux de la population. En ces temps d’augmentation des inégalités, et parfois de ressentiment à l’égard des classes privilégiées, les riches gagneraient à mieux communiquer sur leurs engagements, en vérité et avec sincérité, au risque de susciter un opprobre passager, mais dans le but courageux d’amorcer un élan d’altruisme publiquement assumé.

Une idée pour la grande famille francophone

Les espaces francophones ont aujourd’hui besoin de trois stimuli. Premièrement, faire connaître et reconnaître la noblesse de l’engagement en philanthropie, qui provient du terme grec philanthrōpía (amour de l’humanité), exhumé par des penseurs humanistes français injustement oubliés : d’abord redécouvert par un érudit conseiller du roi Charles V le Sage dès le XIVe siècle, puis repris par Fénelon au début du XVIIIe siècle, enfin popularisé par les philosophes des Lumières. Deuxièmement, mettre en relation les acteurs philanthropiques francophones pour internationaliser leurs solutions expérimentées avec succès au niveau local. Troisièmement, faire œuvre d’influence sur la vision que le monde a de la contribution des acteurs privés (individus, familles, fondations, associations, entreprises) au bien commun. Notamment en s’inspirant des Anglophones qui ont une réelle capacité d’entraînement des autres aires linguistiques et culturelles : des milliardaires chinois, russes, indiens, brésiliens ont rejoint le Giving Pledge.

Pour atteindre ces trois objectifs, imaginons un réseau de cellules philanthropiques francophones qui seraient à la fois reliées les unes aux autres et autonomes, afin de préserver et stimuler leur « biodiversité ». Chacune offrirait à la société civile de son pays simultanément : une base de ressources et d’information, un pôle de recherches, un incubateur de projets innovants, un point d’ancrage pour des acteurs souvent isolés, et des opportunités de connexion internationale au sein du maillage.

Celui-ci pourrait évidemment tisser des liens avec la galaxie d’entités de la Francophonie institutionnelle (entre autres : OIF, AUF, Alliances françaises, Instituts français) en apportant une valeur ajoutée complémentaire dédiée aux générosités privées. Il s’appuierait à ce titre sur l’expérience acquise par les réseaux comme WINGS qui travaillent à consolider « l’infrastructure philanthropique », ainsi que sur l’expertise académique des premiers centres de recherche francophones (Bâle, Genève, Lausanne, Liège, Montréal, Paris, Québec…). Il s’inscrirait dans une dynamique d’échange entre dirigeants du secteur philanthropique dont les prémices sont prometteuses et méritent un soutien : une première rencontre autour du thème de la philanthropie francophone s’est tenue à Ottawa en 2017 dans le cadre d’une conférence de Fondations Communautaires du Canada.

Il ne s’agit donc pas de réinventer les entités qui existent déjà et ont fait leurs preuves. Ce qui manque, c’est un « système catalyseur » pour encourager vigoureusement la circulation des idées, des visions, des solutions, des initiatives et innovations entre « cousins francophones ». Quel précieux et puissant moteur y aurait-il là pour exhorter les espaces francophones à briller de leurs pleins feux et à apporter leur contribution, originale et visible, à la dynamique philanthropique en plein essor sur la planète ! Cela est d’autant plus nécessaire que le français est une langue parlée sur tous les continents et porteuse de valeurs universelles.

Comment financer un tel maillage ? Supposons qu’un(e) milliardaire francophone soit à l’affût d’occasions de se distinguer aux yeux de ses contemporains et de s’illustrer au regard de l’histoire. Cet émule de Carnegie placerait l’équivalent de 1 milliard d’euros dans une fondation pour le rayonnement des cultures philanthropiques francophones. Il existe un précédent historique : en 1997, le milliardaire Ted Turner a décidé de doter lui-même The United Nations Foundation de 1 milliard d’USD pour amorcer ses activités. Inscrivant son engagement dans la durée, M. Turner préside cette fondation depuis vingt ans. Sa donation initiale a été plus que doublée au fil du temps par des collectes de fonds complémentaires auprès de partenaires. Des sommes bien plus importantes ont depuis été données à l’ère de la giga-philanthropie.

La dotation de cette nouvelle fondation serait investie dans des actifs à triple rendement (économique, social, environnemental) et seuls les produits des placements seraient dépensés. Le montage juridique pourrait être imaginatif et souple, par exemple en s’appuyant sur une donation temporaire d’usufruit qui garantirait à la personne fondatrice la certitude de conserver son patrimoine. La fondation définirait une politique d’investissement éthique des plus exigeantes, à l’instar du Fonds souverain norvégien, qui ferait œuvre d’exemplarité. Elle se prévaudrait en outre d’une contribution active au dispositif des Principes pour l’investissement responsable, initié par l’ONU, au sein duquel les Francophones sont certes présents mais vraisemblablement peu audibles : le site PRI n’existe même pas en langue française alors qu’il répertorie 183 sociétés signataires originaires de France (sans compter les autres pays francophones).

Ce milliard habilement placé générerait au moins 50M€ de subventions annuelles, si l’on se réfère au standard américain de « payout ratio » – une obligation légale de décaissement annuel de 5% des avoirs des fondations privées. En tenant compte des frais de structure, la manne distribuable (42M€) garantirait 500.000 euros de ressources annuelles pour 84 centres, établis dans chacun des 84 Etats membres ou observateurs de la Francophonie. Un maillage 100% privé, inédit, jouirait ainsi d’emblée de moyens pérennes pour œuvrer au rayonnement de la philanthropie francophone dans la longue durée.

Nous vivons à une époque où il n’y a jamais eu autant de capitaux disponibles face à autant de projets solidaires nécessitant des fonds d’amorçage ou de passage à l’échelle. Un milliard, d’après les classements de fortunes chaque année plus extravagants, cela ne semble pas impossible à mobiliser. A fortiori si plusieurs sources de financement privées participent conjointement à une telle initiative. Si cette somme s’avérait difficile à réunir d’emblée, il serait bien sûr possible de tester une telle idée à une moindre échelle, dans un nombre restreint de pays, avant d’élargir le cercle. Le facteur limitant est sans doute moins l’argent que la volonté. Alors, face à l’immensité des besoins, pourquoi attendre ? Quand oserons-nous dire : « Philanthropes francophones de tous pays, unissez-vous » ?

 


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[1] Charles Sellen est docteur en économie (Sciences Po Paris) et conduit depuis 2004 des recherches sur la philanthropie, en France et à l’international.

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